L’écriture, parcours solitaire.

www.  philippebeheydt .com

Une jeune fille (Betty) est assise et écosse des petits pois ou coupe d’autres

légumes. Au bout d’un petit instant, une jeune femme (Farah) se retrouve dans

son dos.

 

 

FARAH

Tu l’as vu ?

 

BETTY

(qui a sursauté)

Non. (...) Pas encore…

 

Léger temps. Betty ne cesse pas son travail.

 

BETTY

(comme si ça n’avait pas d’importance)

Et toi ?

 

Temps.

 

FARAH

Non. Bien sûr que non.

 

BETTY

Ah ? Maman...(elle ne termine pas sa phrase, un long moment de silence). Oui, bien sûr.

 

Léger temps.

 

FARAH

A ton avis, à quoi ressemble-t-il ?

 

BETTY

(comme si la question la brûlait)

Je ne sais pas. Comment pourrais-je le savoir ? Si tu ne le sais pas...

 

FARAH

(terminant sa phrase)

Comment pourrais-tu le savoir...

 

Léger temps.

 

BETTY

(radoucie)

Oui...

 

FARAH

Personne ne l’a vu...mis à part lui. Maman...elle ne l’a pas vu non plus. Elle a dit qu’elle irait...

 

BETTY

Pour le voir ?

 

FARAH

Pas pour le voir. Non. Ce genre de chose n'intéressent pas maman. Tu le sais.

 

BETTY

Pour quoi, alors ? Si ce n’est pour le voir ?

 

FARAH

Pour...je ne sais pas. Pour savoir, pour réfléchir. Pour prendre une décision, sans doute.

 

BETTY

Une décision...

 

FARAH

Oui, une décision. Qui pour les prendre si ce n’est elle ?

 

BETTY

(sans regarder sa soeur)

N’importe qui d’entre nous...

 

Temps. Apparaît  dans le fond, sans que les deux jeunes femmes ne s’en rendent compte, un jeune homme (Sean). Il assiste à la conversation depuis le début. Peut-être est-il  à vue depuis le début de la scène.

 

FARAH

Tu sais, moi aussi, je voudrais savoir à quoi il ressemble. Moi aussi. Tu ne dois

pas t’en vouloir.

 

BETTY

Il est là haut ?

 

FARAH

Oui. Sean l’a fait monter. Tout en haut...pour le garder près de lui. En attendant.

 

BETTY

En attendant quoi ?

 

FARAH

Je ne sais pas...en attendant…

 

BETTY

En haut du phare. Pour l’avoir à l’oeil.

 

FARAH

Personne ne sait...

 

BETTY

(la coupant, comme si sa soeur n’avait rien dit)

...Et Dieu seul sait quand il sera parmi nous.

 

FARAH

Non. Maman le sait aussi. C’est elle qui décidera. Pas Dieu. Maman. Même Lui

ne le sait peut-être pas.

 

BETTY

(d’une voix assez dure)

Arrête. Ne blasphème pas.

 

FARAH

J’aime quand tu montes sur tes grands chevaux. Il n’y a que ce que tu appelles le “blasphème” pour te mettre dans cet état. Sinon, tu es parfaite. Tellement parfaite. Jamais tu ne poses un mot plus haut qu’un autre. Jamais un geste dur ou violent. Jamais. Douce, toujours. Doucereuse, parfois. D’une humeur égale, de jour en jour.

 

BETTY

(légèrement ironique)

Tu le regrettes ?

 

FARAH

Je ne sais pas. Un peu de vie. Une étincelle...quelque chose devrait sortir de toi,

de temps à autre. Mais non. Jamais.

 

BETTY

Sauf lorsque tu blasphèmes. 

 

FARAH

Sauf pour ça. Sinon, tu es d’une tristesse désespérante. Deux minutes, assise

sur le rocher du pic, et tu donnerais des idées suicidaires au mouettes

rieuses...si elles venaient encore par ici.

 

BETTY

Tant que Sean s’amusera à tirer sur tout ce qui bouge ou vole à moins d’un miles

du phare, elles ne viendront plus.

 

FARAH

Tant mieux. Leurs cris me rendaient dingue. J’avais toujours cette impression

collante d’être la cible de leurs moqueries...

 

Elle imite les cris des mouettes, de plus en plus fort, en se rapprochant de sa

soeur, qui fini par se boucher les oreilles. Temps.

 

FARAH

Tu crois que je suis paranoïaque ?

 

Léger temps.

 

FARAH

Un peu ?

 

BETTY

(douce)

Non...non...

 

FARAH

Même pour me dire une vérité, tu mettrais des gants, non ?Toujours

douce...toujours...

 

BETTY

(cherchant à se justifier)

Tu sais...

 

FARAH

(sans agressivité)

Tu me rends malade. A t’entendre, bonne comme tu l’es, j’en ai le mal de mer.

La tête me tourne et mon ventre se tord. Tu me rends malade, sainte Betty...

 

Farah sort. Sean, toujours là,  trouve le moyen de se cacher pour éviter qu’elle ne le remarque. Léger temps. Soudain, le visage de Betty se relève et ses yeux sont maintenant éclairés d’une nouvelle lumière...

 

BETTY

J’ai fais un rêve, une nuit, Farah. Un rêve où nous jouions toutes les deux. A grimper les marches du phare. Arrivées en haut, tu voulais escalader la rambarde,  lever les bras dans le vent, fermer les yeux . Tu voulais voler, Farah. Voler comme eux. Ceux qui crient. Moi, j’étais derrière toi et dans mon rêve, Farah, je n’avais plus peur du vide. Tu riais, tu criais  “je vole, je vole”. Alors, je me suis approchée de toi et j’ai exaucé te rêve le plus fou. A deux mains, je t’ai poussée, très fort. Tu as crié, comme eux  et tu as volé. Pas longtemps c’est vrai, mais je te jure que tu as volé, Farah. Lorsque j’ai regardé enfin vers les rochers, tu étais toute petite en bas. Une petite poupée désarticulée à la bouche à jamais fermée. Les yeux grands ouverts. Ils me souriaient, je crois.

 

Léger temps.

 

BETTY

(dans un sourire un peu méchant)

Douce, moi. Doucereuse. Heureusement que tu ne vis pas dans ma tête, Farah.

Ni dans mes rêves.

 

Le jeune homme la regarde...

 

SEAN

(doucement pour qu’elle ne puisse pas l’entendre)

Betty...Betty...

Un phare

Scène 1

(suspendu, au large de nulle part)