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Dans le secret de ma paume |
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Scène 1 |
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1. Mieux vaut tard que jamais
Un bureau design et froid. Un homme attend devant la grande table. Il s’impatiente. Entre enfin un jeune homme, un peu strict.
EDWARD. – Bonjour. Excusez-moi de vous avoir fait attendre.
EDDY. – Il n’y a pas de quoi.
EDWARD. – J’ai été impressionné par votre CV.
EDDY. – Merci.
EDWARD. – Non, vraiment. Bon, il va sans dire que je n’ai rien vu…
EDDY. – Oui, vous devez être très occupé.
EDWARD. – Non, mais comme vous n’avez rien fait depuis le jour de ma naissance…
EDDY. – J’ai quand même joué au théâtre ! Je suis parti en tournée. Certaines étaient internationales…
EDWARD. – Pas de télé ?
EDDY. – Euh… non.
EDWARD. – Pas de cinéma ?
EDDY. – Non.
EDWARD. – C’est bien ce que je disais. Mais ça n’a pas d’importance pour le rôle que nous vous proposons. Comme il s’agit de quelque chose d’un peu particulier…
EDDY. – Oui, je dois vous avouer que je n’ai pas tout compris à ce que l’on m’a dit.
EDWARD. – On ne vous a encore rien dit.
EDDY. – Ça doit être pour ça.
EDWARD. – Assurément.
EDDY. – Bon, parlez-moi du… de… Il s’agit de théâtre ? De télé ? De cinéma ?
EDWARD. – Non.
EDDY. – Non à laquelle des questions ?
EDWARD. – Non à toutes.
EDDY. – Euh… Je ne comprends pas.
EDWARD. – Il s’agit d’un rôle de proximité.
EDDY. – C’est-à-dire ?
EDWARD. – Eh bien voilà : il s’agirait de jouer un père.
EDDY. – D’accord. C’est tout à fait dans mes cordes.
EDWARD. – Vous avez des enfants ?
EDDY. – Non.
EDWARD. – Alors pourquoi pensez-vous que cela puisse être dans vos cordes ?
EDDY. – Je suis ce qu’on appelle un comédien de composition. Un vrai comédien de composition. Donc n’importe quoi est dans mes cordes. Vous m’auriez demandé de jouer une princesse byzantine, je vous aurais donné la même réponse. Quoique le rôle d’un père soit plus proche de moi que le rôle d’une princesse… Byzantine ou pas, d’ailleurs.
EDWARD. – J’entends bien.
EDDY. – Et donc ?
EDWARD. – Et donc voilà.
EDDY. – Le rôle d’un père ?
EDWARD. – Oui.
EDDY. – Mais ni au théâtre, ni à la télé, ni au cinéma ?
EDWARD. – Voilà.
EDDY. – Où, alors ?
EDWARD. – Mais dans la vraie vie.
EDDY. – Je… Je ne comprends toujours pas.
EDWARD. – Dans la vraie vie, pas devant des gens.
EDDY. – Sans public ?
EDWARD. – Sans public.
EDDY. – C’est un genre de caméra cachée, c’est ça ? Ou alors un Loft pour retraités ?
EDWARD. – Non, ce n’est pas du tout ça.
EDDY. – C’est étonnant, cette capacité que vous avez à rendre les choses de plus en plus confuses au fur et à mesure que vous les expliquez.
EDWARD. – En réalité, Monsieur…
EDDY. – Jones.
EDWARD. – Jones ? Comme Indiana ?
EDDY. – Non, comme Eddy.
EDWARD. – Eddy Jones ?
EDDY. – Oui, c’est moi.
EDWARD. – D’accord. Il s’agit de jouer le rôle du père d’un jeune homme qui n’en a pas.
EDDY. – Pour qui ?
EDWARD. – Eh bien, pour lui !
EDDY. – Il faut que je joue le rôle de son propre père ?
EDWARD. – Voilà.
EDDY. – Mais il le sait, que je joue le rôle de son père… pour lui… et que je ne suis pas vraiment son vrai père ?
EDWARD. – Bien sûr, puisque c’est à sa demande que vous êtes là.
Temps.
EDDY. – C’est tordu, non ?
EDWARD. – Je ne trouve pas, non.
EDDY. – Ah. Et il m’a choisi, moi ?
EDWARD. – Oui.
EDDY. – Et je peux savoir pourquoi moi ?
EDWARD. – Parce que vous n’avez rien fait depuis plus de dix ans. Vous n’êtes donc pas en mesure de refuser son offre.
EDDY. – Merci ! Sa sincérité est touchante.
EDWARD. – Et comme, de surcroît, votre situation ne risque pas d’évoluer dans les trente prochaines années…
EDDY. – Ah, parce qu’il n’y a pas de date de limite au contrat ?
EDWARD. – Parce que vous avez des choses prévues, M. Jones ?
EDDY. – J’ai bien quelques projets…
EDWARD. – M. Jones…
EDDY. – Bon d’accord, je n’ai pas grand-chose de prévu… Je vois que vous êtes bien renseigné.
EDWARD. – C’est une des raisons pour lesquelles nous vous proposons le rôle de votre vie, voire, avec un peu de chance, le dernier de votre existence.
EDDY. – Mais comme c’est charmant, cette conversation !
EDWARD. – Ce pourrait être rassurant pour un vieil acteur au chômage de savoir qu’il peut tenir le même rôle jusqu’à la fin de ses jours, non ? Comédien, à votre âge… On ne peut pas dire que le mot « stabilité » soit approprié dans votre cas, n’est-ce pas ?
EDDY. – …
EDWARD. – Et là, vous avez peut-être trouvé le rôle. Mieux qu’une princesse byzantine, non ?
EDDY. – À choisir…
EDWARD. – Vous prendriez la princesse. Mais je vous rappelle que vous n’êtes pas en mesure de choisir.
EDDY. – Bon, donc il n’y a pas de date de fin de… représentation ?
EDWARD. – Pas pour l’instant.
EDDY. – Mais… financièrement ? (Sourire d’Edward. Le jeune homme note quelque chose sur un bout de papier et le glisse vers Eddy. Celui-ci lit le chiffre.) Ah, et ça, c’est…
EDWARD. – Par mois, bien sûr.
EDDY. – Ah, quand même, par mois !
EDWARD. – Oui.
EDDY, soudainement plus enjoué. – Mais il fallait commencer par là ! Et pour ce prix-là, vous ne voulez pas que je vous fasse un peu la princesse byzantine en plus ? Je peux.
EDWARD. – Je n’en doute pas. C’est gentil de l’avoir proposé. Il va de soi qu’à ce tarif, nous demandons une totale exclusivité. Ce qui, a priori, ne devrait pas être un souci. Bien. Cette somme vous convient-elle ? (Avant qu’Eddy ait pu répondre.) J’en suis heureux.
EDDY. – Je peux me permettre une petite question ?
EDWARD. – Je vous écoute.
EDDY. – Je suppose qu’il est trop tard pour négocier, là.
EDWARD. – En effet, vu votre réaction, j’en ai déduit que vous auriez accepté à moins.
EDDY. – J’aurais dû jouer le type un peu blasé, pas surpris par le tarif ?
EDWARD. – Oui.
EDDY. – Et je ne l’ai pas fait ?
EDWARD. – Non. Bon, je suis désolé de couper court à notre entretien, mais j’ai un visiomeeting avec Taiwan dans cinq minutes. Voici les contrats. Je les signe. Je vous laisse les lire à votre aise. Je reviendrai pour les récupérer.
EDDY. – Et je commence à partir de…
EDWARD. – Demain ?
EDDY. – Très bien. Mais, euh… vous ne me faites pas passer d’essai ?
EDWARD. – C’est ce que vous venez de faire.
EDDY. – D’accord. Et le jeune homme… mon fils… enfin, celui pour qui je dois jouer le père, je le rencontre quand ?
EDWARD. – C’est ce que vous venez de faire, M. Jones.
Noir.
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