L’écriture, parcours solitaire.

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SCÈNE 2 - DANS LA CUISINE DE LA MAISON

 

Dans une vielle cuisine, dont l’unique fenêtre est recouverte de vieux tissus, une femme est occupée à écosser des petits pois. Un homme entre

 

DRAGAN

Bonjour beauté...

 

Silence.

 

DRAGAN

Petite ? Jeune beauté ?

 

MILITSA

Laissez-moi tranquille, mal poli. Vous pensez qu’avec un compliment aussi idiot, des petits yeux rouges bouffis de vice, vous allez me faire tourner de l’oeil. J’ai passé l’âge de ce genre de plaisanterie…

 

DRAGAN

(se rapprochant d’elle)

J’en connais certaines qui vous amuseraient sûrement...


MILITSA

(le repoussant)

Pour celles-là, c’est vous qui avez passé l’âge. Vous allez vous retrouver avec le dos tout coincé, les quatre pattes en l'air comme la dernière fois. Un gros scarabée couché sur sa carapace, les yeux tout blancs et la bouche tordue. Ne réveillez pas le feu couvant sous la glace, espèce de vil inconscient.

 

DRAGAN

J’ai toujours aimé les femmes qui me résistaient…

 

MILITSA

Vous devez aimer les femmes de la terre entière, alors.

 

DRAGAN

Elles ne m’ont pas toutes résisté, crois-moi.

 

MILITSA

A votre procès, je demande des preuves.

 

DRAGAN

Je vais t’en apporter des preuves, moi.

 

Il l’attrape et l’embrasse avec passion. Au début, elle se débat, puis finit par se laisser faire, puis plus encore...

 

MILITSA

Goujat !

 

DRAGAN

Coquine. Je l’ai vu, le feu couvant sous la glace…

 

MILITSA

Si les enfants entrent, on leur explique quoi, avec nos rouges aux joues et le feu dans nos regards, vieux fou ?

 

DRAGAN

Fou, personne ne l’est autant que moi. Mais vieux, je ne le serai jamais, tu m’entends.

 

Il ouvre une armoire et en sort une bouteille en plastique et deux petits verres. Il dépose les verres sur la table et les remplit. Il laisse la bouteille sur la table

 

DRAGAN

(en levant son verre)

Giveli...

 

Il boit d’un trait.

 

DRAGAN

Tu ne trinques pas avec ton homme ?

 

MILITSA

Non.

 

DRAGAN

Tu as tort, un de ces petits verres remplace un steak.

 

MILITSA

T’as toujours été un carnivore, hein ?

 

DRAGAN

(joyeux)

Toujours !!

 

MILITSA

Ne mange pas une vache entière aujourd'hui. Garde un peu de place pour ce que je vous prépare.

 

DRAGAN

(après avoir jeté un oeil dans le plat)

Des pois. Bien verts, bien ronds.

 

MILITSA

Je sais. Je n'ai rien d'autre à proposer à mon homme.

 

DRAGAN

(la coupant)

J’adore les pois, ma petite âme. Si je pouvais, j’en mangerai tous les jours.

 

MILITSA

(cachant mal sa tristesse)

Tu en manges tous les jours.

 

DRAGAN

Alors la vie est belle. (il l’embrasse) Crois-tu, ma toute belle femme, que quelques petits morceaux de lard pourraient s’être perdus au milieu de cette montagne de petits pois verts ?

 

MILITSA

Un peu de kaïmak à faire fondre dessus. C’est tout ce que j’ai pu trouver. Quelques pommes de terre qui me reste…

 

DRAGAN

Ce sera merveilleux, comme à chaque fois. Et tu sais pourquoi ? Parce que dans chaque pois préparé par toi, on trouve un petit morceau d’amour à l’intérieur.

 

Il lui fait un clin d’oeil. Elle lui sourit.

 

MILITSA

Mon bel homme...bien sûr qu’il n’y en a pas beaucoup qui ont dû te résister...

 

DRAGAN

Mais une seule m’a gardé.

 

MILITSA

Grâce à ses petits pois…

 

DRAGAN

Et à leurs petits morceaux d’amour cachés à l’intérieur.

 

Il boit le verre de sa femme, puis s’en ressert un et va ranger la bouteille dans l'armoire.

 

MILITSA

Des poivrons farcis. Avec une salade de tomates bien sucrées. Un beau morceau de veau grillé sur la braise et quelques pieskavitse faites de mes mains. Voilà ce que j’aimerais pouvoir déposer sur la table ce soir.

 

DRAGAN

Je sais.

 

MILITSA

Peut-être que si nous étions ailleurs…

 

DRAGAN

(sous entendu : ne commence pas)

Militsa…

 

MILITSA

Nous pourrions peut-être manger à notre faim, tous. Et vivre heureux dans la paix.

 

DRAGAN

Heureux, je le suis. Et chacun dans cette maison ferait bien d’en faire autant.

 

MILITSA

(tentant de le raisonner)

Dragan...

 

DRAGAN

(s’emportant au fur et à mesure)

Un homme se doit de mourir entre les quatre murs qu’il a construits de ses mains ! Quel homme je serais si je laissais derrière moi tout ça ? Au premier coup de vent  qui passe ? Non. Un homme se lève, avant que le vent ne fasse de même, ferme la porte et les fenêtres et reste ainsi, se battant pour que sa maison tienne debout. Qui dans cette maison ne pense pas comme moi, ne vient pas de mon sang, ni de mes tripes ! Je ne quitterais pas cette maison, tu m’entends. Dans le costume que je portais le jour de notre mariage, les pieds devant, dans une boîte en bois, oui. Pas autrement. J’ai toujours choisi de rester ici. J’ai choisi d’y élever mes enfants, dans le respect et dans l’amour de cette terre. Nous y sommes depuis des siècles, nous y resteront pour les siècles à venir. Et ce ne sont pas quelques planches devant les fenêtres et des assiettes à moitié vides qui vont me chasser de ma maison.

 

MILITSA

Je ne voulais pas te fâcher. Je voulais juste...je sais que tu ne ferais rien qui ne soit pas bon pour ta famille et ceux que tu aimes. Je te fais confiance autant que je t’aime.

 

Temps, les paroles de sa femme apaisent Dragan. Il ouvre l’armoire, va pour sortir la bouteille, puis se ravise et il la referme.

 

DRAGAN

Où est Milosh ?

 

MILITSA

Je ne sais pas.

 

DRAGAN

Encore dans la nature, comme son frère.

 

MILITSA

Ils ont dépassé l’âge où ils écoutent leur mère et rentrent avant la nuit.

 

DRAGAN

Milosh ne devrait pas être dehors à cette heure-ci. Il a une femme, maintenant. Il ne devrait pas partir en laissant la petite toute seule, comme ça. Ce n’est pas bon. Mélancolique comme elle est.

 

MILITSA

Je sais...

 

Léger temps

 

DRAGAN

Je l’aime comme ma propre fille. Je l’ai acceptée dans cette maison comme si elle était des nôtres. Comme si elle était de notre sang, de notre terre. Parce que mon fils l’aimait et qu’elle l’aimait en retour. Mais lorsqu’elle est seule et que je frappe à la porte, elle ne me parle pas, ne m’ouvre pas. Elle me laisse dans le couloir de ma propre maison. Sous mon propre toit, elle me rend honteux du silence qu’elle me renvoie.

 

MILITSA

Je crois que Lenka te sera éternellement reconnaissante de l’avoir accueillie comme un père. Et tu le sais. Mais la porte devant laquelle elle te laisse, mon bel homme, est celle de leur chambre, où ils dorment tous deux. Cette chambre est le sanctuaire de tellement de souffrance que mis à part eux, personne n’y a sa place. Peut-être même pas ton fils.

 

Temps où Dragan se ressert un verre et boit...

 

DRAGAN

Toutes les cicatrices finissent par se refermer si on ne passe pas son temps à les rouvrir. La petite remplit ses journées et ses nuits à enfoncer ses doigts dans la plaie.

 

MILITSA

Ne sois pas trop dur avec elle. Personne ne peut aujourd’hui comprendre ce qui se passe dans sa tête. Personne. Pas même Milosh. Il faut être patient et attendre que les choses finissent par retomber. Comme la lie d’un vin lorsque l’on a trop secoué la bouteille.

 

DRAGAN

Attendre...attendre...à force d’attendre, les choses finissent par empirer.

 

MILITSA

Nous sommes mal placés pour jeter la pierre…

 

DRAGAN

(dans une colère assez froide)

Attention, Militsa. Malgré l’âge, je suis encore capable de mordre !!

 

MILITSA

(jouant sur des oeufs)

Je sais. Mais tu es aussi capable d’entendre, lorsque les mots sont justes. Je te connais bien, tu sais, ma bête. Et plus je te connais, plus je te respecte et plus je t’aime. Derrière cette carapace et ces grandes dents encore capables de mordre, se cache un coeur immense qui bat, caché.

 

Temps où Dragan regarde sa femme...

 

DRAGAN

Ouais...moi aussi, je t’aime. Comme au premier jour. Tu es la première et la seule à savoir me parler, me calmer sans m’écraser. Jamais de reproche...jamais.

 

Il passe derrière elle, lui caresse les cheveux un instant et puis l’embrasse dans le cou, tendrement.

 

DRAGAN

Ne prévois pas pour tous, mais pour nous seuls. Les deux ne rentreront pas avant la nuit bien tombée et la petite ne mangera pas ce soir, comme tous les soirs. Nous serons seuls autour de la bougie, ma douce.

 

MILITSA

C’est bien comme ça. Mon bel homme aura plus de ces petits pois qu’il adore pour lui.

 

Il lui sourit.

 

MILITSA

Sers-moi un petit morceau de cette viande nourrissante. Et sers-toi aussi. J’ai envie de trinquer avec mon bel homme.

 

Dragan sourit à nouveau et va vers l’armoire...

 

A un jet de pierre de Pristina

Scène 2