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Le Quai |
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Texte publié aux Éditions du Laquet |
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Un quai de gare, une petite salle d’attente, quelques bancs, une machine à boisson, des panneaux publicitaires, le tout sur le même plateau.
Espace à plusieurs niveaux.
Les personnages déambuleront dans ces espaces sans donner l’impression d’y laisser leurs traces.
JEFF
Mon nom c'est Jeff. Enfin, il paraît que c’est mon PRENOM. C’est Henri qui me l’a dit. Henri, c’est son prénom aussi. Et si je m’appelle Jeff, avec rien derrière, c’est que je ne connais pas mon nom. Je crois que je n’en ai pas. Mais ce n’est pas un problème : tout le monde m’appelle Jeff.
HENRI
On m’appelle Henri. Je n’ai pas choisi mon prénom. J’ai pas eu le choix. Je connais Jeff depuis toujours. Je sais. « Toujours » c’est vaste comme période. Mais quand on a vécu le même parcours que le mien, on sait ce que « toujours » veut dire.
Jeff c'est quelqu’un de vraiment bien . Dans le fond de ce type, il y a une fleur. Une fleur qui sent bon la sensibilité, l’âme des enfants et qui ne pousse que sur les terres riches et fragiles. Jeff, c’est tout ça. Jeff c'est un soleil au milieu de la pourriture. C’est une fleur qui naît du centre des immondices.
Je connais Jeff depuis toujours. La première phrase qu'il m'a dite, jamais je ne pourrais l’oublier. Il était tout petit ; bien trop petit pour le pantalon qu’il portait. Il est venu vers moi...
JEFF ( A personne )
Je m’appelle Jeff. Je sais pas quel âge j’ai, mais je cherche un ami. Tu veux bien être mon ami ?
Temps
HENRI
Je lui ai fait la promesse - il voulait qu’on se fasse une coupure au doigt et qu’on mélange nos sangs. Et depuis tout ce temps, je l’ai tenu. J’aime pas la vue du sang. Ça m’a toujours rendu malade. Sinon, je lui aurais dit oui.
Henri, il n’aime pas le sang. Il dit qu’il est malade quand il en voit. Je ne l’ai jamais vu malade. Jamais. Henri, il est comme un arbre. Haut, fort. Parfois, il dit que, quand il pleut, je pourrais même me mettre sous ses branches.
Léger temps.
Henri n’a pas de branche. C’est vrai, je l’ai vu tout nu, un jour, et il n’a pas de branche. Enfin, si, juste une. La même que la mienne, alors...
CLOE
J’ai pas à vous donner mon nom. Je vois pas pourquoi il faudrait. J’aime pas donner mon nom parce qu’après, les gens se croient tout permis. Tout ça parce que je suis jeune. Et j’aime pas qu’on me tutoie, aussi. Je pense qu’il faut garder les distances. Parfois, non. Mais souvent oui.
Temps.
Je les connais pas, moi. Ces deux types. J’étais là, tranquillement à attendre ce train qui ne venait pas. Ils étaient déjà là quand je suis arrivée. Je voulais pas leur parler. J’aime plus parler aux gens et j’aime plus qu’on me parle. Je sais très bien depuis quand je suis comme ça. Mais ça non plus, je ne veux pas vous le dire. C’est pareil que mon prénom. Si je vous disais pourquoi, vous en sauriez trop sur moi. Je ne vaux pas la peine qu’on essaie de me connaître. J’ai moi-même arrêté d’essayer.
HENRI
Jeff, c’est quelqu’un de gentil. C’est pas un mauvais bougre. Il faut le connaître, c’est tout. Dans le fond, c’est quelqu’un de vraiment bien. C’est de ma faute. Vous savez, je crois que je suis responsable. Enfin, je ne le suis pas réellement, après tout, chacun est libre de ce qu’il fait. Mais je savais ce qu’y allait se passer. C’était à prévoir. Après tout ce temps, ce n’était pas possible autrement. Je le lui avais dit. Mais il n'a pas voulu me croire. Il n’a pas voulu.
Moi aussi je l’ai espéré. Ce n’est pas sa faute. Il faut me croire.
JEFF ( A Henri )
Tu crois qu’il va arriver bientôt ? Dis, Henri ? Tu crois qu’il va arriver bientôt ? Ça fait longtemps qu’on l’attend, non ? Je me dis ça parce que ... plus longtemps on attend quelque chose, plus cette chose arrive vite. Tu ne trouves pas Henri ?
HENRI
Il voulait absolument laver ses mains. Il tenait à se laver les mains une fois de plus. Cela faisait bien dix fois depuis qu’on avait quitté... ( gêne ) Je ne comprends pas comment on peut répéter les mêmes questions des heures durant. Il a toujours fait ça. Et je ne lui ai jamais rien dit ; cela lui aurait fait de la peine. Lorsque Jeff a de la peine, j’entends la petite fleur qui pleure.
JEFF
Je me souviens. J’étais sur ce quai de gare. Ça faisait longtemps qu’on attendait. Et, pour m’amuser, je donnais des coups de pied dans des cailloux
Il se retourne vers Henri.
Tu crois que je risque de le faire dérailler ? Avec mes cailloux ? Je vais arrêter.
A nouveau sur lui.
J’avais peur qu’en jetant des cailloux sur la voie, je fasse dérailler le train. Et je ne voulais pas faire dérailler le train qui nous ramenait à la maison.
A Henri
N’est ce pas, Henri ? Ce serait dommage de faire dérailler le train qui doit nous ramener à la maison. Pas vrai, Henri ?
HENRI
Je lui ai répondu qu'oui.
JEFF
J’aime bien quand il est d’accord avec moi, Henri. J’aime bien.
Henri prend un paquet de cigarettes dans sa poche et l’allume.
Henri, à un moment, il a allumé une cigarette. Je lui en ai demandé une et il m’a dit non.
Vers Henri.
Pourquoi ?
HENRI
( A Jeff ) Parce que tu ne fumes pas.
Jeff oublie sans arrêt des choses. Il en arrive même à oublier qu’il ne fume pas. Ça devient grave, non ?
Il m’a demandé si ce train - celui qu’on attendait toujours - nous ramenait à la maison. Je lui ai dit qu'oui, directement à la maison. Il a semblé en être heureux. Il oublie une chose importante, Jeff : il n’a pas de maison.
CLOE
Quand je me suis assise, il est directement venu me parler. C’est vrai, je l’ai envoyé promener. Faut me comprendre : j’aime pas qu’on s’intéresse à moi. C’est comme ça. Dès qu’on est gentil avec moi, ça me fait peur. Les gens gentils, c’est qu’ils ont quelque chose à se reprocher. Ou qu'ils vont vous faire quelque chose qu’ils auront à se reprocher plus tard. Je veux pas leur laisser l’occasion. C’est tout. Alors, je l’ai envoyé promener. |