L’écriture, parcours solitaire.

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Zone de Texte: Alors que les lumières montent, un tourne-disque passe une musique classique. Un air d’opéra.

Au bout d’un petit instant, un jeune homme entre, passe près d’un des fauteuils en caressant le cuir, remet l’un des napperons en dentelle droit et avance vers le bar en bambou. Il tente de l’ouvrir. Il est fermé à clé. Il se passe la main sur le visage. 

Temps. Il coupe la chaîne. Puis tente de reprendre ses esprits 

Il souffle, puis arrache la porte avec ses mains. Il prend une bouteille de vodka et se sert un verre, le boit cul sec. Puis un deuxième.  

Une jeune fille entre dans la pièce et le regarde.  

Claire - Comment te sens-tu ? 
 
Le jeune homme a sursauté. 

	Je suis désolée, je ne voulais pas te faire peur. 

Le jeune homme fait un geste "c’est pas grave ” et se ressert un troisième verre.
Temps. 

	Ça ne va pas, hein ? 

Il fait signe que non. Puis, il pleure doucement. 

Claire - Tu veux faire un câlin ? Tu veux pas qu’on se prenne dans les bras et qu’on se sert très fort ? Qu’on se sert dans les bras l’un de l’autre et qu’on se balance doucement ? 

Il fait signe que oui. Elle s’approche et ils se serrent très fort. Temps. 

Claire - Tu devrais pas boire autant. Tu sais. 
Karl - Je ne bois pas plus que d’habitude. Je suis même loin de la moyenne. Je crois que je vais rattraper ça. 
Claire - Moi je crois que ça va aller pour aujourd’hui. Tu as besoin de toute ta tête. ON a besoin de toute ta tête. 
Karl - Ça me fait du bien, ça calme la douleur, ça l’anesthésie. 
Claire - Quand elle se réveille, elle fait plus mal encore. 

Léger temps.

Karl - Tu as raison. 

Il va à nouveau se resservir à boire. 

	Le bar était fermé à double tour. Comme d’habitude ! Mais je l’ai ouvert. 
Claire - Si maman voyait ça. Si elle voyait ce que tu as fait de la porte. 
Karl - Claire ? Maman est morte. Elle est morte, il y a plus de trois ans. 

Léger temps.
 
Claire - Je sais. 
Karl - Qu’est-ce qu’elle aurait fait, Claire ? Hein ? Elle m’aurait enfermé dans le grenier ? Entre les vieilles malles et le vélo d’intérieur ? Elle m’aurait mis à la diète pendant un week-end, une semaine, un mois, des années ? Elle m’aurait peut-être obligé à rester dans un coin avec un dictionnaire sur la tête et une règle en fer sous les genoux ? Pendant des heures et des heures ? 

Léger temps.

	De toute façon, le cancer l’a rongé comme un biscuit sec. Il l'a grignotée à petit feu, il lui a mangé l’intérieur comme un ver bouffe un fruit. 
Claire  - Je sais...
Karl - Mes prières ont été exaucées. Bientôt, ça sera le tour de papa.
Claire – Je n’aime pas quand tu parles comme ça, Karl. Je n’aime pas, tu le sais. 
Karl - Ne rien dire. Se taire. Fermer les yeux, la bouche. Garder tout pour soi. Ne rien faire passer, ne rien laisser croire. J’en peux plus, Claire. Il faut que tout sorte, il faut que tout se sache. Il faut des réponses maintenant. 
Claire - Karl ? Il n’y aura plus de réponses. Il n’y a plus personne pour les donner. Tu le sais comme moi. Il ne répondra plus. 

Léger temps. 

Karl - Ça me bouffe. Ça me mange, comme le cancer de maman, ce silence.
Claire - On a tous les quatre des questions qui resteront sans réponses. A jamais. 
Karl – Le silence. Depuis toutes ces d’années. Et j’ai tellement de bruits dans ma tête…
Claire – Les mêmes que les miens, Karl. 

Temps. Il se ressert encore un verre. 

Karl - Tu sais, depuis le temps que je bois, je ne me rappelle même plus ce que c’est qu’être saoul. J’arrive même plus à oublier. Tout est là. Tout le temps. A l’intérieur. 

Claire s’approche de lui et lui attrape les deux mains. 

Claire - T’es pas tout seul, Karl. T’es pas tout seul. Parfois, je me réveille la nuit et je me surprends à vouloir m'enfoncer les ongles dans le ventre. Je regarde alors et je vois qu’il saigne, qu’il est labouré, ouvert. Moi aussi j’essaie d’arracher la peur qui s’y cache. 

Léger temps.

Moi aussi, Karl. 
Karl - Je sais. 

Il va se resservir. 

	En tout cas, je l’ai pas loupé, le bar. Toutes ces serrures.
Claire - La boîte à bonbon. Tu te souviens ?
Karl - Elle avait un cadenas. 
Claire - Comme tout le reste. 
Karl - Parfois, elles sonnent, elles s’entrechoquent encore dans ma tête, toutes ces clés. 
Claire - Mêmes souvenirs, même oreille. 

Léger temps. 

Karl - Comment peux-tu vivre... ici ? Comment peux-tu... faire tout ce que tu fais ? 
Claire - Qui s’occuperait de lui ? Qui lui donnerait à manger ? Qui le laverait si je n’étais pas là ? 
Karl - Et tu n’as jamais eu envie de changer tout ça, d’ouvrir toutes ces armoires, de mettre un peu de vie dans cette maison ? 
Claire - Ce n’est plus ma maison, ici. Un jour, j’en partirai. 
Karl - Le jour où, lui aussi, il en partira ? 
Claire - Oui. Ce jour-là. Le jour même. 

Temps. 

Karl - Quand est-ce qu’ils arrivent ? 
Claire – Ils ne devraient plus tarder. 
Karl - Tu les as eus au téléphone ? 
Claire - Pas depuis notre dernière conversation. 
Karl - J’espère qu’ils ne nous feront pas faux bond. 
Claire – Ils seront là. Mêmes souvenirs, mêmes tripes. 

Léger temps. 

Karl - Tu te rappelles ? La table n’était pas là à l’époque. Elle n’était pas placée comme ça. Il se tenait dans son fauteuil, assis, droit comme la justice. Maman se tenait près de lui, à sa droite, comme d’habitude.
Claire - Karl ? 
Karl - Oui ? 
Claire - Je t’en prie...

Léger temps. Ils se fixent. 

Karl - Garder tout pour soi ? Fermer les yeux et la bouche…

La Boîte en Coquillages 

 

Texte publié aux Éditions du Laquet

Scène 1

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